PRENDRE LE MAQUIS (à moins que ce ne soit l’inverse…)

Deux heures que tu marches. Deux heures déjà que tu as laissé Galéria pour rejoindre Girolata. Tu te sens moins guilleret qu’à ton départ ; le soleil sans doute… Il est certain que la température se fait moins clémente en cette fin de matinée ; et pourtant le soleil n’est pas encore au zénith… Il paresse au-dessus de ta tête, à la manière d’une poursuite éclairant les planches d’un théâtre. Et même, la chaleur incarne pour le moment le cadet de tes soucis ; d’ailleurs, ta gourde est pleine d’une eau encore fraîche. Tu  en avales une rasade avant d’affronter franchement ce bosquet qui étonnamment, a entrepris de croître – et de prospérer – au milieu du sentier.

Tu passes, évidemment. Comment pourrait-il en être autrement? Qui doit plier, l’homme ou son environnement? Néanmoins, la victoire n’est pas totale puisque tu as gagné dans l’échauffourée quelques égratignures qui viennent s’ajouter à celles obtenues vingt minutes auparavant. Tu remarques également sur ta jambe une traînée sanguinolente plus conséquente. Tu poses donc un instant le sac à dos, tu désinfectes brièvement, et tu repars.

Tu descends prudemment un éboulis pour retrouver la sente qui musarde entre les broussailles trente mètres plus bas. Tu te dis que le balisage ne décrocherait pas l’Oscar, mais ta bonne humeur s’avère inébranlable. Dans la foulée, tu te remémores quelques histoires corses afin d’entretenir ta jovialité. Tu songes à la réputation des autochtones et tu la juges nullement surfaite, du moins si tu ne considères que les chemins de grande randonnée.

A ce propos, tu t’aperçois que les petites marques peintes en orange sur les pierres ne sont pas légion dans le secteur. Et soudain, tu es incapable de te rappeler quand tu en as aperçu la dernière. Par contre, tu es persuadé avoir alors noté qu’elle était partiellement effacée. Mais tu te souviens aussi de ce grand-père à la sortie de Galéria qui, sans hésiter une seconde, t’a indiqué la direction de Girolata. Et tu la suis précisément depuis ce matin. Sans carte ni boussole, certes, mais avec une indéniable opiniâtreté.

Tes doutes s’évanouissent dès que tu retrouves le chemin qui paraît jouer à cache-cache à travers les arbousiers. Et quand bien même ce sentier ne serait pas LE sentier, il te permettra toujours de quitter ce maquis que tu observes de minute en minute, avec de moins en moins de mansuétude. D’autant que ce satané chemin a cru bon de s’enfoncer au cœur des épineux pour le plus grand plaisir de ton épiderme sensible. De quoi te plains-tu? Te voilà protégé des rayons du soleil !

Si seulement tu t’étais montré prévoyant, tu n’aurais pas oublié d’emporter ta machette! Mais comme ce ne sont pas tes regrets qui te serviront de fil d’Ariane dans ce labyrinthe, tu t’y frayes pas à pas, écorchure après écorchure, un passage. Entreprise couronnée de succès, puisque deux minutes plus tard, tu poses tes fesses revêtues d’un short en lambeaux sur une pierre baignée par le soleil de midi.

Ta soif momentanément étanchée, tu analyses avec circonspection ta situation, pour conclure qu’aussi cocasse que cela paraisse, tu es irrémédiablement égaré, perdu quelque part dans le maquis. Une seule inconnue : Tu ignores totalement l’ampleur du désastre. Alors, comme tu ne disposes d’aucun souffre-douleur excepté toi-même, tu t’injuries à satiété. Tu t’affubles de tous les noms d’oiseaux, insulaires ou non, dont tu te souviennes. Ce rappel ornithologique t’apaise et te stimule à la fois. Enfin rasséréné, tu grimpes sur un rocher dans le but de jouer les Sœur Anne, et de ton point culminant, tu embrasses du regard une crique où mouillent deux voiliers.

Au spectacle paisible de la civilisation, ton optimisme renaît instantanément. Il ne te reste qu’à descendre jusqu’à la plage salvatrice pour mettre un terme à ta mésaventure matinale. Un bon kilomètre à vol d’oiseau n’entraîne jamais par voie terrestre qu’une dizaine d’estafilades supplémentaires. Et en un temps record, tu atteins le galet tant convoité.

Tu y jettes ton sac et t’élances vers le premier voilier. Vers ton premier fiasco relationnel du jour. Car l’aurais-tu seulement imaginé, après avoir entendu le bref récit de tes tribulations, les occupants du bateau s’opposent catégoriquement à ta venue à bord. En raison de ta candeur coutumière, tu crois au malentendu. Rassure-toi, ton cerveau a parfaitement assimilé le message : tu es indésirable! Fourbu, deshydraté, et bientôt en réelle difficulté, mais avant tout indésirable.

Bien sûr, tu commets sur le champ la niaiserie d’argumenter… et tu exaspères ton auditoire. Il est certain qu’il n’existe aucun moyen de quitter cette plage, hormis par la mer, mais tu admettras que tes petits tracas ne concernent à bien y réfléchir… que toi. Tu es parvenu ici via le maquis, tu peux toujours tenter repartir de même.

Tu réalises enfin que les stigmates sanguinolents qui couvrent ta peau – et que tu exhibes sans pudeur – loin d’apitoyer tes semblables, leur répugnent quelque peu. A la manière des écrouelles d’antan en quelque sorte. Quel incorrigible étourdi tout de même, tu as commis l’erreur grossière de ne pas avoir prévu de smoking de rechange! Une bonne fois pour toutes, prends donc conscience de ton look d’épouvantail! Tu es l’image standard, le portrait-robot du tueur en cavale.

Et tu voudrais que cet homme aux tempes argentées – assurément bon époux et bon père – mette sa nichée en péril pour secourir un individu de ton espèce? Fort heureusement, cette incongruité ne l’effleure pas une seconde, et pour te le signifier, il t’adresse cette phrase merveilleuse :

– Vous comprenez, par les temps qui courent… ”

Pour l’instant, tu songes que le temps ne court pas vraiment pour toi et qu’au contraire, il frise davantage avec l’immobilité. Désabusé, tu abats ta dernière carte en répondant que tu ne voudrais quand même pas mourir de soif. Nullement attendris, ces braves gens te rétorquent qu’il ne faut rien exagérer. En effet, de l’eau, tu en disposes à profusion ; le seul inconvénient, c’est qu’elle soit trop salée à ton goût.

Tandis que tes Bons Samaritains lèvent l’ancre, tu te tournes vers l’équipage du second voilier, occupé à tremper cellulites et bedaines parisiennes dans la limpidité des eaux méditerranéennes. Tu n’as vraiment pas de chance aujourd’hui, car ces marins charmés par la quiétude de cette crique, ont décidé d’y passer la nuit. D’ailleurs, pour te le prouver, ils appareillent dix minutes plus tard vers le large et t’abandonnent sur cette adorable plage corse.

Demeuré seul sur la grève, tu médites brièvement sur la notion de solidarité. Tu souris en songeant qu’un ministère s’en occupe. Tu te dis que c’est un peu le cas de la tolérance ; il y a des maisons pour ça. Néanmoins, tu auras découvert l’esprit “ Plaisance ”. Afin de célébrer l’événement, tu vides dans ton gosier desséché d’avoir plaidé une cause perdue d’avance, le peu d’eau tiède subsistant dans ta gourde.

Comme tu aimerais sans tarder cesser de jouer les Robinson, tu entreprends d’attirer l’attention des pêcheurs croisant à proximité par force gestes et vociférations. Devant le succès prévisible de ton aérobic, tu t’aperçois que pour te tirer d’affaire, il ne te reste qu’à incendier le maquis. Bizarrement, tu éprouves quelques scrupules à t’improviser pyromane. Voilà pourtant une solution qui, moyennant un bref séjour carcéral, te rendrait à la civilisation tout en t’offrant la une des feuilles de chou locales. Tu ricanes face à l’absurdité de la situation, la nullité du contexte. Et en guise de revanche, tu rebaptises la France entière du nom de “ Nullistan ” qui te semble lui convenir davantage… et tu t’organises pour la nuit à venir.

Le matin te surprend sur ton moelleux matelas de galets, réfléchissant à l’hypothétique solution miracle. Elle surgit soudain, évidente. Girolata étant un port, tu n’as qu’à longer la côte : tu l’atteindras fatalement. Deux légers inconvénients toutefois : le littoral très découpé va te contraindre à alterner escalades et bains de mer, et bien entendu, à abandonner ici ton précieux matériel photographique. Bah, tu reviendras le chercher! A la rame si nécessaire. Tu dissimules ta fortune et le second volet de tes avatars maquisards commence.

Cela te semble tout d’abord aisé. Tu évolues à pied sec en sautant d’un rocher à l’autre. Puis, au bout de cinq cents mètres, tu te retrouves pataugeant jusqu’à la ceinture dans une eau plutôt froide – Ô souvenir des plaies de la veille! – et enfin nageant pour mieux t’initier l’instant d’après, ruisselant, à la varappe. Après trois heures de ce manège, tu te sens exténué et décontenancé. Car à l’évidence, tu n’avances guère. Aurais-tu par hasard sous-estimé la distance à parcourir? Mais que pourrais-tu faire d’autre sinon poursuivre ton harassant biathlon? Retourner sur ta plage de naufragé, et effacer ainsi d’un trait ces kilomètres d’éreintant cabotage? Donc tu continues.

Tel un disciple d’Hippocrate confronté à un incurable, tu te mens seconde après seconde pour t’encourager. Oui, peut-être qu’au détour de cette anse de rocaille, tu dénicheras Girolata ; cette bande de schiste obstruant l’horizon n’est jamais que la énième carotte que tu t’agites devant le nez depuis ce matin. Et celle-ci comme les suivantes ne t’apporte que désillusion.

Finalement, c’est le soir qui te trouve, encore un peu plus dépité et piteux qu’hier. Humide aussi : Trois quarts eau de mer, un quart sueur. Désormais, il est trop tard pour te sécher aux derniers rayons d’un soleil que l’horizon s’apprête à gober. Alors tu réalises que longer la côte jusqu’à Girolata était une sottise, puisque ce village n’est toujours qu’une chimère en quatre syllabes.

Une brise fraîche se lève, t’obligeant à trouver un abri. Tu choisis au hasard l’hospitalier maquis. Tu marches encore un peu en direction de Girolata, davantage par réflexe que par envie, et tu t’arrêtes aux dernières lueurs du crépuscule. Tu te prépares une litière à l’aide de branches prélevées sur de jeunes chênes, te confectionnes une couverture dans ce même matériau…

Tu te couches et te lèves aussitôt dans le but optimiste de faire cesser tes claquements de dents. Le soleil disparu jusqu’à demain, te voilà bon pour grelotter toute la nuit. Tu arraches d’autres branchages ; dans une heure, tu auras défriché une clairière. Tu retournes à ton grabat, tu t’enfouis sous les feuillages mais sans que ne s’estompent tes tremblements. Tu songes à ces cadres supérieurs en mal de sensations fortes qui paient des fortunes pour participer à des stages de survie. Et tu éclates d’un rire jaune. Un ricanement qui te réchauffe, te nourrit et te désaltère à la fois.

L’aube met fin à ton insomnie grelottante. Tu as un infâme morceau de bois lové dans ta bouche : d’ordinaire, tu le dénommes ta langue. Et pire, tu ne vois rien qui soit susceptible de lui restituer son aspect initial. Voici environ une trentaine d’heures que tu n’as rien bu, hormis bien sûr quelques bolées de sel dilué.

Alors, tu te précipites sur le feuillage des arbousiers afin de sucer la rosée qui s’y est déposée. Un grand millilitre à chaque lampée. Copieux, le breakfast! Ton gosier humecté, tu te remets en route. Peu t’importe pour où d’ailleurs. Tu délaisses l’habituelle balade côtière au profit de la montée en ligne droite à travers les crêtes. Tu es prêt à toutes les innovations pour t’extirper de ce pétrin.

Le maquis lui, reste inchangé, fier de ses ronces déchireuses de chairs et de ses racines distributrices de crocs-en-jambe. Il étale devant toi de larges espaces arides pour mieux se refermer ensuite telle une nasse de broussailles. Et tu te retrouves maintenant à ramper dans une avenue pour lapins, te protégeant les yeux du revers de la main. Malgré les épineux qui te retiennent – indifféremment par la peau ou tes reliefs de vêtements – tu progresses, usant tes genoux et tes avant-bras. Lorsque enfin tu te dégages de l’emprise envahissante des fourrés, c’est pour offrir ta gorge et ta peau à la chaleur.

La rosée s’est désormais évaporée, aussi tu traques la flaque d’eau qui aurait survécu à l’ardeur desséchante du soleil. Sortir d’ici devient secondaire. Le but du jeu dorénavant consiste à ne pas mourir de soif. Ta salive n’est plus qu’une pâte épaisse qui n’enraye pas le moins du monde le feu régnant dans ton arrière-gorge. Tu te dis que le littoral était moins cruel, tandis qu’hier tu pensais précisément le contraire. Tu constates que depuis deux jours, toute idée élaborée pour fuir Charybde n’aboutit qu’à te précipiter dans la gueule de Scylla.

Tu rêves d’une cascade, d’une bouche d’incendie… Et tu butes sur un trou d’eau grouillant de moustiques. Tu t’y baignes la face jusqu’aux narines et tu bois, goulûment, sans décence, à la manière d’un ivrogne. Dès que ton incendie guttural semble éteint, tu te redresses pour respirer et grogner de satisfaction. Tu notes que Cro Magnon était quelque part endormi dans ton être, et tu replonges dans la flaque.

Les crêtes du maquis se succèdent sans que tu n’aperçoives ni la moindre goutte d’eau, ni la fin de ton calvaire. Alors, en fin d’après-midi, tu penses qu’un jour on retrouvera un cadavre racorni dans les parages, et que ce sera le tien. Tu voudrais que ton agonie soit la moins longue possible. Rien d’autre. Tu maudis bien un peu les plaisanciers-plaisantins d’avant-hier, mais avec nettement moins de véhémence qu’un Templier sur son bûcher.

Puis subitement, tu ne souhaites plus mourir – du moins pour l’instant – et tu repars. Ta hargne renaît, intacte. Elle t’aide à gravir la rocaille, à descendre ces pentes couvertes de buissons hostiles, elle anesthésie ta douleur à chaque nouvelle griffure. C’est peut-être elle du reste qui te susurre l’idée saugrenue d’obliquer à nouveau vers le bord de mer, elle qui t’oblige à y dénicher une crique et son inévitable voilier.

Sans doute est-ce encore cette rage qui te fait hurler en direction du bateau et interrompre la manœuvre d’appareillage. Tu t’attends bien à ce que le capitaine décroche son fusil, ou t’ignore comme à l’accoutumée. En raison de la distance qui sépare son voilier de la plage, il n’entend pas distinctement ce que tu lui cries derrière tes mains placées en porte-voix. Est-ce la curiosité d’observer de plus près ton allure de naufragé moderne? Sont-ce des tendances humanitaires qu’il n’est pas parvenu à totalement refouler? En tout cas, il met le canot pneumatique à la mer et entreprend de ramer vers la plage. Il y a des jours où vraiment tu t’inquiètes pour des futilités.

4 commentaires sur « PRENDRE LE MAQUIS (à moins que ce ne soit l’inverse…) »

  1. Une mésaventure au contact du réel qui en dit long, à la fois sur la qualité du balisage des chemins de petite randonnée en Corse, et bien sûr, sur « l’esprit Plaisance ».

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