2026, un petit air de 1984

J’avais écrit le texte qui suit à la fin du tout premier confinement. Au moment où tu lis ces pages, ami lecteur, amie lectrice, à combien en sommes-nous ? Et à combien de couvre-feux ? J’ai parfois l’impression que tout cet arsenal de privations de nos libertés, il n’y a pas moyen d’y échapper. C’est un peu comme la mort, en somme, mais en plus répétitif !… Une petite fiction donc, primitivement accolée à Bienvenue au Zimbabwe (toujours consultable sur ce site), que j’ai choisie de mettre davantage en exergue. D’abord, parce que les fictions, je n’en écrit plus tant que cela, et ensuite, parce que les évolutions en cours (une évolution n’est pas nécessairement positive) m’amènent à penser qu’au train où vont les choses, cette dystopie sera bientôt en retard d’au moins un métro sur notre réalité quotidienne. Allez, c’est parti !…

 

Tout ceci, c’est du passé désormais. Après 2374 jours de confinement, les habitudes sont prises désormais ; et parfois, je peine à me souvenir de ce qu’était l’existence avant ce grand chambardement. D’ailleurs, je ne cherche même plus à sortir de chez moi. Il faut reconnaître que la dernière fois que j’ai essayé, je me suis montré plutôt mal inspiré. J’admets que je n’ai alors intégré qu’une partie du message présidentiel. Je me suis arrêté à ce qui me faisait plaisir. Simplement. Comme un gosse qui ignore la condition à laquelle reste suspendue la récompense qu’on lui promet. C’est vrai, 931 jours de confinement, c’était long à endurer. Mais sacrebleu, plutôt que de courir dans la rue en criant ma joie, une fois que le supplice avait pris fin, j’aurais dû me focaliser sur les réserves auxquelles ma libération était liée ! Il me fallait OBLIGATOIREMENT télécharger sur mon smartphone une application permettant au Ministère des Pandémies nouvellement créé, de me suivre à la trace. Histoire que l’on sache en haut lieu, si je n’avais pas – même par mégarde – adressé la parole à un pangolin, voire fait du gringue à une pipistrelle…

Et ça n’a pas raté. Au premier barrage de vigiles (oui, j’ai su à ce moment précis que ne parvenant plus à faire face toutes seules au maintien de l’ordre, police et gendarmerie étaient dorénavant épaulées par des milices privées dotées de pouvoirs identiques), je me suis fait contrôlé. Je suis tombé des nues quand le type a exigé que je lui montre mon smartphone. Tout penaud, j’ai avoué que j’étais bien incapable de le satisfaire, étant donné que je n’ai jamais eu de smartphone, et n’en voyait d’ailleurs pas l’utilité. Le milicien ne s’est pas démonté, la sanction est tombée. Immédiate. Pas de smartphone, pas de possibilité de circuler ! Une interdiction assortie d’une prolongation personnalisée de mon confinement de 1500 jours. J’en suis resté abasourdi. Il a ajouté que c’était à cause d’individus dans mon genre que les maladies se propageaient, faisant des milliers de morts. Il m’a obligeamment passé les menottes avant de me raccompagner chez moi. J’avais parcouru trois cents mètres, grand maximum ; il n’allait pas user la semelle de ses rangers à cause de moi…

Chemin faisant, il a continué de me faire la morale. Et que le Gouvernement n’avait pas ménagé sa peine pendant la durée de l’épidémie… Je me suis retenu de ricaner, ce qui m’a sans doute évité d’écoper d’un doublement de ma punition. Et que les choses ne seraient plus comme avant. Parce qu’avant les gens faisaient n’importe quoi, et que maintenant l’ordre allait enfin régner. Il a désigné le bel écusson tricolore qui ornait son non moins bel uniforme kaki. Quand j’ai ouvert des yeux ahuris en découvrant la nouvelle devise du pays couronnant un drapeau national en miniature cousu sur son treillis, il a sobrement haussé les épaules. Les Liberté, Égalité, et autre Fraternité avaient fait leur temps, et objectivement ne représentaient plus rien de concret dans notre monde actuel. D’où leur substitution par ce triptyque moderne de « Sécurité, Captivité, Loi du Marché ». J’ai ressenti comme une terrible boule au ventre, tout en admettant au fond de moi que le bougre avait raison ; il était plus honnête d’afficher clairement la couleur plutôt que de se réfugier dans l’illusion. Néanmoins, cela m’a laissé une impression étrange, sinon vertigineuse, de me retrouver en phase… avec un policier supplétif. Même si les raisons aboutissant à cet accord avaient des origines diamétralement opposées. Décidément, cette épidémie m’amenait à connaître bien des surprises !

Dans la foulée, il m’a brièvement résumé les prochaines ordonnances sur le point d’être promulguées (il paraissait bien informé), textes qui ouvraient des perspectives nouvelles. Dans quelques jours tout au plus, le mandat présidentiel ne connaîtrait plus de fin. Après avoir triomphé de l’épidémie, l’Exécutif abolirait le temps. Du moins, celui de sa mandature. Le Gouvernement aurait ainsi les coudées franches pour se consacrer à la reconstruction du pays, sans s’embarrasser de contingences d’un autre âge, comme les élections. Il était temps que j’arrive chez moi, autant de bonheur promis me sciait littéralement les jambes…

Il a tenu à ne me relâcher que devant mon paillasson (le sens du service, comprenez-vous !). Il a trouvé pertinent de me dire que quatre ans, c’était vite passé, et qu’il fallait voir dans ce nouveau concept de « la prison chez soi « , une rélle avancée sociétale. Le contrevenant ne souffrait plus de cette difficile promiscuité avec les autres détenus, et l’Etat faisait des économies substantielles en ne construisant plus de nouveaux centres de détention. On était indéniablement dans ce « gagnant-gagnant », si cher aux tenants de l’économie de marché toute puissante. L’espace d’une seconde, je me suis tâté d’en prendre pour perpète en lui sautant à la gorge pour l’étrangler…

Depuis, il passe régulièrement voir si je ne suis pas devenu complètement cinglé, à force de solitude. Ces visites s’intègrent au suivi mis en place par le tout nouveau Secrétariat d’État aux Embastillé(e)s. Il m’a dit qu’il gérait « un portefeuille » d’une bonne trentaine de cas semblables au mien. Et pour ça, son smartphone lui était bien utile. Il m’a confié que j’avais eu de la chance d’être tombé sur lui qui était du genre cool. D’autres délinquants dans mon genre avaient été moins vernis ; ils avaient été déportés en Seine-St Denis.

En tout cas, tant que je reste dans mon mitard personnalisé, avec juste un temps de ravitaillement autorisé par quinzaine, il paraît que je n’ai rien à redouter. Des fois, il me propose même du tabac. Syndrome de Stockholm ou pas, comme il est l’un des rares humains que je croise encore dans ma vie de reclus, je ne parviens pas à les envoyer paître, lui et ses clopes. J’en ai un peu marre, il est vrai, de devoir lui dire pratiquement à chacun de ses passages, que je ne fume pas. J’ignore si mon milicien attitré possède une mémoire de bigorneau ou bien s’il en fait exprès. Comme s’il me testait. Quoi qu’il en soit, il m’arrive de regretter de ne pas avoir accepté son offre, et surtout dès le début. Peut-être que j’aurais pu obtenir ainsi une remise de peine pour bonne conduite ?…

 

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