Héraclès & Déjanire (l’histoire non-officielle)

– Mon bon Héraclès, je n’ai plus rien à me mettre !

Il leva distraitement la tête des travaux ménagers qu’il était en train d’accomplir et laissa échapper à travers sa barbe :

– Allons bon, voilà que ça lui reprend !…

Un soupir et un haussement d’épaules fataliste accompagnèrent son mouvement d’humeur maîtrisé. Il faut reconnaître qu’elle n’en était plus à son coup d’essai, sa Déjanire. Il avait beau lui trouver les peaux de bêtes les plus diverses, elle en réclamait sans cesse de nouvelles. Et en ces temps reculés, il ne fallait guère compter sur les soldes pour renouveler sa garde-robe, parce que les soldes, eh bien, il fallait se les créer soi-même !… Les soldes, pour Héraclès, cela consistait à s’armer d’un bon gourdin, ou mieux d’un arc et d’une brassée de flèches, puis de traquer la bestiole qui aurait eu l’idée suicidaire de croiser son chemin.

Si Artémis mettait sur son parcours une biche ou un chevreuil, c’était le gros lot. Il avait non seulement là de quoi faire un bon gueuleton, mais surtout l’opportunité de couper un joli ensemble en cuir véritable pour sa Déjanire chérie. Certes, sans doute un rien trop court, mais simultanément idéal pour mettre en valeur la grâce de ses jambes. Par contre, si la déesse de la chasse se montrait radine, en ne lui laissant transpercer de sa flèche qu’un misérable écureuil, cela devenait tout de suite moins folichon. Ce brave Héraclès pouvait toujours recycler la pauvre bête en un string du meilleur goût, mais il n’était pas rare que la belle Déjanire émette un commentaire sur l’inadéquation de la couleur du pelage du rongeur avec son teint de beauté diaphane.

Evidemment, quand le demi-dieu parvenait à attraper un lion par la queue et lui faire sauter d’un coup de massue sa cervelle de gros chat pas aimable, cela relevait de l’aubaine. Sa Janirette l’accueillait à bras ouverts et mettait alors en œuvre quelque enivrante diablerie de savoir-faire féminin dont elle avait le secret, afin de lui faire oublier les coups de griffes qu’il avait reçus de ce félin peu conciliant.

Pour l’heure, la belle s’impatientait. Cela ne faisait pas l’ombre d’un doute. Héraclès la connaissait comme s’il l’avait faite, sa Jaja. Il savait déceler le moindre signe annonciateur de son irritation. Et là, il voyait bien qu’elle s’agaçait à l’attendre de se mettre en route pour partir faire les soldes. Il n’y avait qu’à regarder sa façon de se tortiller sur un pied, puis sur l’autre, pour s’en convaincre. Intérieurement, elle bouillait.

– Eh bien, mon bon ami, qu’attends-tu donc ? Les calendes grecques ? Je ne peux tout de même pas continuer à me promener dans cette tenue ! Si des enfants me voyaient ?…

Héraclès haussa les épaules devant la mauvaise foi évidente que contenait le dernier argument de sa compagne. Le demi-dieu savait pertinemment qu’il n’y avait plus d’enfants ; et ceci depuis la nuit des temps. Lui-même n’avait-il pas étranglé de ses propres petits poings de nourrisson deux méchants serpents arrivés dans son berceau ? Entre nous, les mouflets, il fallait se lever de bonne heure pour espérer en choquer un !

Et puis, plus il regardait sa Déjanire faire ses minauderies, moins il voyait l’intérêt de lui trouver une nouvelle peau de bête pour la vêtir. Tout bonnement parce qu’elle était belle à se damner sa Jaja. Sa beauté irradiait. Rien qu’à jeter un œil furtif sur l’arrogance de sa poitrine de jouvencelle, et il était définitivement conquis, séduit. Il la fixait maintenant comme au jour de leur rencontre. Comme s’il la voyait pour la première fois. Alors, à cet instant précis, il sut qu’il ne pourrait rien lui refuser, et qu’il accèderait – au moins temporairement – au moindre de ses caprices. Au pire, même s’il lui dénichait un « nouveau vison » en poils de n’importe quoi, il trouverait bien ensuite un moyen de le lui retirer pour batifoler avec elle comme au premier jour. Cette perspective du reste, l’incitait à ne plus différer le moment de se mettre en route.

Simultanément, il se sentit subitement tout penaud d’avoir quelquefois succombé aux charmes de drôlesses croisées entre deux travaux. Il s’en voulait de cette faiblesse de la chair. Ce n’était pas parce que son Zeus de père courtisait toutes les mortelles du monde antique qu’il fallait que lui, Héraclès, lui emboîtât le pas. L’exemple de son paternel, adepte inconditionnel du coup de foudre, n’était sans doute pas à copier, s’il comptait couler des jours paisibles auprès de sa Déjanire. En somme, avant même de chercher à faire la moindre emplette, Héraclès n’aspirait qu’à se racheter.

Déjanire accueillit la bonne nouvelle avec enthousiasme. Elle n’ignorait rien des fredaines de son compagnon, et au moins, en l’accompagnant, elle ne redoutait pas de le voir s’égarer à conter fleurette à la première nymphe entraperçue au détour d’un bosquet. Elle savait pertinemment que prétexter des heures supplémentaires pour cause de travaux plus longs que prévus avait bon dos. C’était un subterfuge dont il avait usé auprès d’elle au-delà du crédible.

Déjanire avait beau être une blonde authentique, ce genre de baratin n’avait plus guère de prise sur sa réceptivité aux calembredaines que lui débitait son demi-dieu préféré. Après tout, les devis n’étaient pas faits pour les chiens, et son Monsieur Muscles aurait pu se débrouiller autrement face à ses clients. C’était quand même pas dieu possible qu’il mît autant de temps à nettoyer des écuries ou à décapiter un méchant serpent ! C’est sûr les travaux ne lui faisaient pas peur, mais parfois, à l’écouter, il s’y prenait vraiment comme un manche ! D’où une certaine méfiance de la part de Déjanire, quand son bougre de mari rentrait bien tard du boulot…

Mais pour le moment, elle rayonnait de bonheur, la Janirette, à marcher au bras de son grand costaud que toute la contrée lui enviait. Ils se rendaient au Centaure Park qui venait de s’ouvrir non loin de chez eux. C’était une nouvelle chaîne qui offrait la possibilité, moyennant une rétribution en nature, de zigouiller pratiquement toute la création, même les bestiaux les plus improbables, tels que les griffons, les harpies ou les ornithorynques. Certes, leur choix n’était pas arrêté, mais ce couple emblématique savait qu’il n’aurait aucune difficulté à trouver là de quoi rafraichir sa garde-robe.

Le centaure qui somnolait à l’accueil les reçut avec un sourire chevalin qu’il rameuta sur sa figure de rustre, après une interminable série de bâillements. Quand il reconnut Héraclès, il se mit à faire devant lui des courbettes dont auraient pu s’inspirer les cavaliers du Cadre Noir de Saumur. Le fils de Zeus n’en demandait pas tant. Il ne souhaitait que trucider vite fait bien fait un animal un poil inhabituel, le dépiauter et en couvrir de son pelage sa belle compagne. Rien de plus. Et compte tenu des regards appuyés que le centaure jetait sur la chute de reins de sa Jaja, lui trouver un vêtement décent commençait à relever de l’urgence. Héraclès n’était pas dupe du manège de ce curieux cheval qui visiblement ne restait pas de bois devant les charmes de sa Janirette.

Il est certain que les centaures ne jouissaient pas de la meilleure des réputations ; néanmoins, en tant que client, et davantage encore parce qu’il était une célébrité, Héraclès s’attendait à moins de goujaterie de la part du caissier. Indéniablement, le commerce de proximité n’était plus ce qu’il avait été.

Ce fut donc d’une humeur bougonne que le demi-dieu écouta cette sorte de jockey fusionné au corps de son pur-sang lui dresser la liste de ce que le parc avait en rayons. L’on pouvait aisément abattre du mouton à cinq pattes, et si l’on se montrait patient, l’on pouvait descendre un aigle à deux têtes d’une belle envergure. Héraclès secoua le chef de désapprobation. Imaginer sa Jaja couverte de plumes était une perspective qui ne le faisait guère fantasmer, voire l’aurait bien fait éternuer.

Le centaure avança enfin qu’il y avait dans les coins les plus reculés du parc, une bestiole particulièrement digne d’intérêt, que le héros ne saurait ignorer. Certes, l’animal était un peu farouche, mais avec un peu de chance, il était tout à fait possible d’en capturer un. La bête était suffisamment rare pour que sa dépouille représentât un cadeau de choix pour la si ravissante madame ici présente. Car il s’agissait bien d’un cadeau, n’est-ce pas ? » s’empressa d’ajouter le centaure en fouettant l’air de sa queue de cheval. Héraclès ne releva pas la flagornerie de ce zigoto à quatre pattes, et préféra se concentrer sur le gibier qu’il s’apprêtait à traquer.

 

La suitéfin au choix, soit le 12 avril à 20h30, au Prieuré de St Remy la Varenne, soit vous vous armez de patience en attendant sagement sur ces pages, (bien) au delà de cette date.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *