La critique d’Arythmie de Boris Khlebnikov

L’on savait depuis un moment déjà que l’on ne rigolait pas tous les jours en Russie. Il est vrai qu’à regarder la tête de l’inénarrable Vladimir Poutine, l’on se doutait bien que les zygomatiques ne risquaient guère la surchauffe dans ce pays. Pas de secret, c’est la vodka qui est chargée de mettre de l’ambiance ! Boris Khlebnikov le rappelle, s’il était besoin, avec son film, « Arythmie », tout en précisant que les urgentistes ne sont pas mieux lotis – loin de là ! – que le reste de la population…. Que ce soit pour la rigolade ou pour la vodka, d’ailleurs !

« Arythmie », c’est l’histoire du couple de Katya et d’Oleg, tous deux médecins confrontés au quotidien, aux dégâts humains que la société russe convertie aux délices du capitalisme, produit chaque jour davantage. Des dégâts qu’ils tentent de réparer – voire de seulement contenir – vaille que vaille, tant que la nouvelle donne managériale instaurée à l’hôpital ne vient pas leur mettre des bâtons dans les roues. Car, évidemment, le quadragénaire arrogant venu encadrer cette équipe d’urgentistes aguerris aux situations les plus improbables, se contrefiche de la réalité du terrain comme de sa première statistique. Il pérore dans ses pulls pastel en distribuant les mauvais points et les conseils d’un cynisme clairement assumé. Un record du genre sera même établi lorsqu’il indiquera que l’essentiel n’est pas de sauver la vie de tel ou tel patient, mais surtout que ledit patient ne trépasse pas durant l’intervention des urgentistes. Le sort du moribond sera « utilement » remis entre les mains de son médecin traitant, qui après tout, est là pour assurer « le service après-vente ». Ah, cette « patte » néo-libérale toute dévouée à Ste Rentabilité, et dont on ne se lasse pas !…

Dans un tel contexte, à coup sûr, ça va franchement moyen chez le personnel soignant qui n’est pas encore totalement robotisé. C’est le cas d’Oleg (le fort convaincant Alexandre Yatsenko) qui tente – en vain – de diluer dans l’alcool ce condensé d’horreur banalisée. Pour l’épauler – mais la tentation de le jeter est bien présente – sa compagne, Katya (la lumineuse Irina Gorbatcheva) alterne entre compassion et exaspération. Tantôt profondément humaniste dans son travail, Oleg devient désespérément humain quand il saborde son couple de cuite en beuverie et réciproquement. Ce décalage permanent entre vie professionnelle et vie intime ne cesse pas et apparaît sans autre issue possible que celle de la rupture. Au moins pour permettre à Katya de respirer. Cette double absence de synchronisation – entre les deux amants d’une part, et entre les deux facettes d’Oleg d’autre part – donne son titre au film ; la référence au cœur qui nous maintient en vie et nous rend amoureux enrichit cette approche.

Souvent, les bons films se caractérisent par une scène d’exposition nous faisant découvrir des personnages dont pour le moment, nous ignorons tout. En quelques plans, en choisissant un repas de famille – en l’occurrence, l’anniversaire du père de Katya – Boris Khlebnikov va nous brosser le portrait de son protagoniste et de son épouse. Celui d’un couple à la dérive. Repas au cours duquel la tension est tellement palpable qu’elle en devient difficilement supportable. Le travail sur le son (tintements agressifs de couverts, remplissages tapageurs des verres de pinard) s’en vient amplifier le malaise. Tiraillé entre un mari qui donne libre cours à son ivrognerie en public ( quand je vous disais que la vodka assurait l’ambiance !…) et un père ne pouvant tolérer qu’on lui gâche sa fête, le personnage de Katya est simplement magnifique. Elle tente alternativement de raisonner l’un puis l’autre en perdant pied, minute après minute. Toute honte bue ? De son côté, son Oleg de mari nous aura montré qu’il se contrefiche des codes et des convenances, quitte à en payer le prix fort.

Puissant, émouvant, prophétique sans doute, tant il est vrai que les coupes sombres pratiquées dans le domaine de la santé au Goulagland comme au Macronistan, amènent à s’interroger sur l’avenir du système de santé tel que nous le connaissons encore. « Arythmie » est tout cela à la fois. En somme, un film salutaire.

2 commentaires sur « La critique d’Arythmie de Boris Khlebnikov »

  1. Bravo, sieur Houcq. Si je n’avais, actuellement, grand besoin de légèreté, j’irais le voir. Mais déjà, grâce à ton enthousiasmante et enthousiaste critique, j’imagine ce film, fort, et dur, témoignage percutant et poignant d’un système qui broie les plus faibles et noie ceux qui s’y débattent.

  2. Point n’est besoin d’aller en Poutinistan …. Chez nous, c’est pas mal non plus. Malheureusement.
    Et en plus, on nous dit que dorénavant même un seul petit verre de bon vin est nocif pour la santé ? Qu’importe, à l’instar de Coluche et des Oleg du monde entier, je resterai « patriote » … 🙂

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