P comme porcelaine (suite & fin)

Moins d’un an plus tard, les griefs s’étaient accumulés. De part et d’autre. Aux tasses ébréchées avaient succédé une ribambelle de malentendus qu’une écoute attentive autant que réciproque serait sans doute parvenue à désamorcer. Mais orgueil exacerbé, confiance émoussée et autres approximations délétères en avaient décidé autrement pourrissant leur quotidien avec constance. L’ultime lien qui maintenait leur relation avait fini par se rompre. Ce malheureux fil n’avait guère eu plus de chance que la porcelaine de naguère.

La solitude les avait enveloppés, s’installant à chacune de leurs deux tables avec son rond de serviette. Elle leur avait tricoté un épiderme supplémentaire. Une sorte de couche protectrice les éloignant du partenaire potentiel qui aurait pu gommer la puissance de leurs souvenirs passionnels. Ils avaient donc entrepris de s’ignorer superbement, comme s’il s’était agi de préserver l’image la plus idyllique de ce passé tumultueux.

Lui, avait même changé ses habitudes, mettant tout en œuvre afin de ne pas prendre le risque de la croiser, là où elle savait pouvoir le trouver. Pourtant, au fond de lui, il s’évertuait à traquer du regard les silhouettes qui lui rappelaient celle qui, en dépit de leurs différends, n’avait jamais cessé de l’obséder. Les images révolues de sa défunte histoire d’amour venaient le harceler constamment. Ce bonheur chaotique, bien que mort et enterré, n’aspirait qu’à ressusciter.

Pendant des mois, il l’avait vue partout. Dès qu’il s’extrayait aux forceps d’un sommeil n’ayant rien de réparateur, son visage de fille espiègle se dressait devant lui. Telle une tentation pour rien, ou tel un remake de l’œil de Caïn.

Dans la rue, les longues chevelures brunes éveillaient sa curiosité. Et si par malheur, il entendait un gloussement qui se concluait par un rire sonore, il se retournait, scrutant les parages plein d’espoir, en quête de la gorge d’où ce rire s’était échappé. Une envoûtante paire de jambes s’évadant d’une robe à pois créait sur lui le même effet. Il devenait fébrile à imaginer que ces jambes eussent pu appartenir à cette femme qu’il n’oublierait jamais, et simultanément se savait prêt à décamper au cas où l’hypothèse se serait vérifiée.

La stratégie d’évitement avait admirablement fonctionné. Jusqu’au jour où il était revenu sur le marché hebdomadaire. Sans doute qu’il pensait qu’il n’y avait plus de danger, près de six mois après leur rupture…

Cette fois, c’était devant l’étal d’un maraîcher qu’une charmante jeune femme l’avait tiré par la manche pour lui placer sous le nez, un feuillet de cinq centimètres par trois plié en deux. La frimousse de la mignonne respirait la joie de vivre. Mieux, une nébuleuse de taches de rousseur paraissait accentuer l’intérêt qu’elle portait à son rôle d’estafette. La jolie drôlesse jubilait :

  • C’est une dame brune qui m’a remis ce billet pour vous. Elle m’a demandé de lui rapporter votre réponse. »

L’étau se resserrait. Il avait évacué en quelques secondes l’effet de surprise qu’il avait affiché pour reprendre le masque d’un visage impassible. La jeune femme devant sa réaction, avait crispé son sourire. Comme si elle avait pensé qu’en l’enkystant derrière ses taches de son, le destinataire de ce message se détendrait. Quelque peu décontenancée, elle avait rapidement pâli. Elle avait répété ce qu’elle venait de lui dire, songeant qu’il n’avait peut-être pas été suffisamment attentif à son bavardage ou qu’il l’avait mal perçu. D’une voix moins enthousiaste mais plus posée, avec un phrasé plus marqué, elle avait insisté :

  • C’est une dame brune qui m’a donné ce mot. Elle attend votre réponse… »

Il avait alors éprouvé la sensation d’être écartelé. Une partie de lui-même lui hurlait de se saisir de ce papier qui le narguait tel un bonheur impossible, de le parcourir vite fait du regard, de se précipiter dans les bras de celle qui l’avait écrit et d’y demeurer jusqu’à ce que mort s’en suive. Comme il ferait bon renouer avec la sensualité ensorcelante de ces instants-là ! L’autre portion de son être lui ordonnait surtout de n’en rien faire. Au contraire, elle lui rappelait combien avaient été éreintantes leurs querelles à répétition, que leur amour, pour passionné qu’il fût, n’avait aucun avenir. La meilleure preuve en était d’ailleurs leur rupture.

Il savait que s’il lisait ce mot, tout redémarrerait. Les déferlantes de tendresse, la spirale ascendante de l’amour, l’ardent brasier de la passion, leur entière soumission à la dictature du désir, la douce folie de chaque instant. Puis, inévitablement, surgiraient aussi, les humeurs plus changeantes encore qu’une météo irlandaise, les explosions de colère incompréhensible, les éruptions de haine temporaire. Il n’ignorait pas que si elle s’approchait, il ne parviendrait pas à la repousser.

Avec une tendresse, une humilité infinies, il prendrait son visage entre ses mains – ce visage qui le rendait fou – et avant même de l’embrasser, il fondrait en larmes. Là, parmi les endives et les potirons. Il se retrouverait déchiré de sanglots, submergé par cet amour pour elle qui suintait de chaque pore de sa peau, dans un décor qui cadrait bien mal avec une telle intensité de sentiments…

Il avait alors fixé la jolie coursière intensément. Pour que ses yeux par l’information qu’ils transmettaient, lui relaient sans ambages les mots que sa bouche s’apprêtait à délivrer :

  • Je pense que vous faîtes erreur, Mademoiselle. Je n’attends plus aucun message de personne. »

La mort dans l’âme, il avait tourné les talons et laissé la jeune femme impuissante, avec sa proposition de paix pendant inutile au bout de ses doigts.

2 commentaires sur « P comme porcelaine (suite & fin) »

  1. Mais comment est-il possible d’être aussi peu curieux ?!
    Si ça se trouve elle lui écrivait … euh … je sais pas moi … qu’elle attendait un enfant de lui ? Ou au contraire, qu’elle s’apprêtait à épouser son meilleur ami ? …
    Et voilà, maintenant, il sera hanté sans fin par tous ces possibles dorénavant sans réponse. Bien fait !

  2. C’est vrai que les endives et les potirons, c’est pas ce qui convient le mieux dans une pareille situation. Au milieu des poireaux peut-être aurait-il fondu ! … A quoi ça tient le destin d’une vie !

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