Kelamat naïf

Après avoir mûrement réfléchi, Ludo s’était décidé ; il passerait Noël aux abords de l’équateur. Une toquade semblable aux dizaines d’autres qu’il avait eues auparavant ? Nullement. Plutôt la froide résolution de ne pas subir une année encore, un réveillon maussade à dominante pluvieuse. Son aversion pour l’insipide météo locale s’était exprimée. Car même si la pluie est quotidienne sous l’équateur, elle s’apparente davantage à une douche roborative qu’à la calamité frigorifiante en usage sous les cieux parisiens.

Depuis longtemps, Ludo rêvait de s’offrir un Noël original, même s’il ne s’en était jamais ouvert à quiconque. Et là, à la faveur d’une alléchante promotion sur les vols à destination de Kara Daïpur, il partait pour l’archipel de Kri Mori. Le rêve prenait peu à peu les apparences de la réalité. Ce qui l’attirait outre la perspective d’un Noël inhabituel, débarrassé enfin de son orgie de loupiotes clignotantes, c’était l’ouverture parcimonieuse de ce pays au tourisme. Un pays jusqu’alors replié sur ses frontières et ses traditions ancestrales. Une sorte de pâte feuilletée ethnologique. En bref, l’une des rares contrées sur cette vieille terre qui n’ait pas été sacrifiée sur l’autel quatre étoiles du dieu Tourisme.

Il fallait cependant s’y précipiter ; il n’y avait d’ailleurs qu’à observer ce qu’était devenue la Grèce depuis la visite de Lord Byron pour se convaincre de l’urgence. Aussi Ludo s’était-il mis à songer à des temples oubliés dans la jungle, à des pagodes bariolées et accessoirement, à des plages paradisiaques affranchies de l’outrage du mazout. Il était même parvenu à dénicher chez un bouquiniste, un lexique poussiéreux qu’il avait hâtivement compulsé. Il en avait fait l’acquisition, s’offrant ainsi – via le passage obligé dans la langue de Shakespeare – ses premiers rudiments de Kri Morien…

Ensuite, Kara Daïpur l’avait accueilli sans fioritures. Il avait été littéralement assommé par la chaleur oppressante dès sa descente de l’avion. L’efficacité de la climatisation à l’intérieur de l’appareil ne l’avait pas préparé à une telle agression. Ludo avait eu l’impression qu’il allait devoir mâcher l’air avant de le respirer. C’était comme si un poids supplémentaire et affreusement conséquent, l’escortait désormais dans ses déplacements. Aussi avait-il traîné les pieds sans grand entrain jusqu’à l’aérogare – un hangar recouvert de tôles ondulées chauffées à blanc – où l’attendaient ses bagages. En regardant tourner les valises et les cartons les plus hétéroclites sur le tapis roulant, il avait remarqué qu’il était trempé de sueur. Sa chemise était à tordre. Il déambulait dans un sauna aux dimensions d’un état entier. Il est certain que soumis à la grisaille des bords de Seine depuis sa plus tendre enfance, il n’avait guère été habitué à de l’air frisant les quatre-vingt-quinze pour cent d’humidité. Il découvrait le climat équatorial ; c’était un baptême de sueur.

Egalement un peu défait en raison des sept heures de décalage horaire, il n’avait répondu que par quelques bribes d’anglais au chauffeur qui le pilotait dans un taxi peinturluré de jaune et vert, à travers les faubourgs de la capitale. D’ailleurs, il n’avait pas même cherché à marchander.

Le chauffeur lui, s’était montré intarissable. Il s’exprimait dans un sabir déconcertant, mélange rigoureusement équilibré de kri morien, d’arabe et d’anglais, auquel il ajoutait de ci de là, trois mots de français appris dans des circonstances mystérieuses. L’homme était plutôt gros et transpirait lui aussi abondamment. A peine moins que Ludo. Toutes les trente secondes, il s’essuyait machinalement le front du revers d’une main sale, tout en observant dans son rétroviseur l’image de son client bâillant à fendre l’âme. Il avait fini par interroger son passager :

– Kelamat tired, mister? ”

Réprimant un énième bâillement, Ludo avait opiné du chef en songeant qu’il était indéniablement “ kelamat tired ” voire “ kelamat exhausted ”. Et il s’était mis à somnoler durant les cinq derniers kilomètres du parcours sous l’œil amusé de son taxi driver.

A l’approche du centre-ville, la circulation de très dense avait mué en parfaitement immobile, et le concert des klaxons avait réveillé Ludo. Il s’était alors extrait avec peine de la banquette arrière en skaï adhésif. Il avait grassement payé la course en billets imprimés par l’Oncle Sam et entrepris de marcher jusqu’à l’hôtel le plus proche. Le chauffeur l’avait rappelé, arguant que les hôtels étaient tous “ still kelamat far ” ; à quoi Ludo avait rétorqué que la circulation devenait à son goût “ kelamat pénible ”.

Les rues de Kara Daïpur grouillaient de badauds parmi lesquels les mendiants constituaient la corporation la mieux représentée. Il avait marché aussi vite que la chaleur et la fatigue le lui avaient permis, pour ne plus voir l’inépuisable cortège d’atrocités physiques, décor de ses pérégrinations du moment. Bien qu’accoutumé à la misère qui s’étalait chaque jour davantage sur les trottoirs parisiens, il n’aurait pas soupçonné que la pauvreté ait pu ici atteindre de telles extrémités. Elle y apparaissait banalisée, normale pour ainsi dire. Comme si les horreurs qu’elle générait s’intégraient au paysage, à l’instar des deux rangées de cocotiers bordant l’avenue qui menait à l’aéroport.

C’était une sottise – il en convenait à présent – d’avoir abandonné le taxi. Tous ces pauvres gens se pressaient autour de lui comme s’il avait été en mesure de mettre fin – ne serait-ce que temporairement – à tous leurs malheurs. On lui demandait d’accomplir ce qu’un Jésus hautement qualifié n’aurait pu assumer. Une peau blanche apparemment riche et bien portante n’était pas passée longtemps inaperçue sur les trottoirs crasseux de Kara Daïpur. Sa santé insolente s’apparentait presque à une offense. Et chacun y allait de son handicap ; qui exhibant son moignon purulent, qui d’autre son œil crevé. Ludo avait alors eu la sensation de vivre un cauchemar. Noël s’était métamorphosé en une balade au cœur de la plus sordide cour des miracles. A plusieurs reprises, il avait senti la nausée l’envahir. Puis, il s’était cru contraint de frapper du poing cette foule compacte qui lui criait sa souffrance jusque dans les narines. Les mendiants avaient reculé dès les premiers coups reçus. L’habitude des douceurs policières sans doute ?

Un silence accablant s’était aussitôt établi autour de l’apprenti-tortionnaire. Une sorte d’anti-cordon sanitaire l’avait entouré. Ludo ne s’était pas senti très fier d’avoir employé la force, mais il n’avait pas trouvé d’autre moyen pour se dégager. Et puis, il avait constaté qu’il avait peur. Peur de cette foule, parce qu’une foule brille rarement par son intelligence et encore moins lorsqu’elle est affamée. Peur aussi parce que l’aspect de ces gens le dégoûtait. Et peur enfin parce qu’il n’y avait visiblement pas de solution à cette situation d’épouvante. Des cohortes de crève-la-faim n’avaient d’autre ressource pour gagner leur bol de riz quotidien, que d’effrayer des promeneurs repus dans l’espoir que ces derniers leur jetassent quelques miettes de leur opulence. C’était aussi désespérément insoutenable que sans issue. A cet instant précis, Ludo s’était mis à haïr Dieu de toutes ses forces. L’Autre le lui rendait bien – et au centuple vraisemblablement – Ludo n’en avait pas douté une seconde.

Alors, avant que les “ estomacs creux ” plantés devant lui n’aient réagi, il s’était mis à courir. Vers où, il n’en avait pas eu la moindre idée, mais il avait couru. Il ne s’était pas même retourné pour voir que ses “ agresseurs ” n’avaient pas bronché. Comme s’il était envisageable de piquer un cent mètres avec une guibolle amputée et l’autre en passe de l’être ! Son sang avait cogné au niveau de ses tempes et s’était affolé comme jamais dans le labyrinthe de ses veines. Ludo avait éprouvé la sensation de ne pas avancer d’un pouce bien qu’il ait simultanément cru courir comme l’un de ces canards auxquels l’on vient de trancher le cou. Et puis, après une course dont il aurait été incapable d’évaluer la durée, il avait poussé la porte d’un patio en haletant.

Suite et fin, en « l’ail-voeu », le 16 décembre 2017, à Mûrs Erigné, au Bistrot des Citoyens du Monde, lors du dernier concert de l’année des Premières Mondiales

3 commentaires sur « Kelamat naïf »

  1. Alors ça c’est moche … Comme si on était tous riverains de la Loire, hein ?
    M’en fiche, je me souviens de la fin. NA ! (mais j’aurais bien aimé quand même poursuivre ma lecture …. pfff)

  2. Des fêtes défaites… Un changement de décor qui pourrait bien tout changer, à commencer par le narrateur.

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