Régis

Ils avaient une lueur inhabituelle dans le regard quand ils sont venus m’annoncer la nouvelle. Instantanément, j’ai cessé de jouer lorsqu’ils se sont approchés. Elle s’est penchée vers moi et m’a décoché son bon sourire de jolie blonde pour me dire en laissant traîner sa voix :

– Régis, Papa et Maman ont quelque chose d’important à te dire… Voilà… Tu vas bientôt avoir un petit frère.

Lui, depuis ses moustaches aussi noires que sympathiques a aussitôt complété :

– Ou une petite sœur !…

Ils ont échangé un bref clin d’œil complice et ont émis de concert un petit rire nerveux. Ils sont restés là, à me dominer de leur haute taille, toujours souriants mais peut-être un rien inquiets. Comme s’ils redoutaient ma réaction, qui du reste tardait à se manifester. J’avoue que je ne comprenais pas vraiment tout le contenu du message qu’ils venaient de me délivrer.

Un petit frère ? Une petite sœur ? Qu’est-ce que cela signifiait réellement ? En était-ce fini de mon unicité ? Je ne leur suffisais donc plus ? le petit roi que j’étais à leurs yeux était-il appelé à être détrôné ? Le petit Régis était-il sur le point de tomber en disgrâce ? Sans doute en avaient-ils déjà trop dit. Ou pas assez.

Ma vie allait-elle s’en trouver bouleversée ? Devais-je me sentir évincé du trio que nous formions ? En quoi ce nouvel arrivant risquait-il de changer mon quotidien ? Devais-je l’appréhender en tant que potentiel camarade de jeux, ou au contraire, le redouter comme un intrus ?

J’ai penché la tête sur le côté et j’ai scruté leurs regards de longues secondes, mais sans rien exprimer de plus. Les grandes interrogations sont à l’aune des grandes douleurs. Elles restent muettes.

Ils se sont relevés et très vite, se sont enlacés. Sous mes yeux, ils ont échangé un baiser de pur bonheur. Puis ils se sont assis à mes côtés, à même la moquette du salon. Elle m’a pris dans ses bras comme elle le fait parfois, quand elle ressent un petit coup de cafard ou qu’elle me trouve subitement insupportablement mignon (oui, il lui arrive d’user de tels apparentements). Là, elle m’a serré tout contre elle, m’a répété dans l’oreille combien elle était heureuse. Elle a même tenu à faire reposer ma tête sur son ventre. Elle s’est empressée de préciser que bien sûr, il n’était pas encore possible d’entendre mon petit frère – ou ma petite sœur – mais qu’il était important que je m’habitue à sa présence. Bientôt, nous serions quatre, a-t-elle ajouté, et il était indispensable que chacun puisse trouver sa place dans cette maison.

Ainsi lové tout contre son ventre, j’ai ressenti un bien-être inouï. J’ai tendu mon cou en arrière pour me frotter au doux contact de sa poitrine. Ecouter les battements de son cœur à travers son pull en mohair m’a mis dans un état proche de la béatitude. Je les ai regardés ; ils paraissaient tous deux aussi émus que moi. Toutes proportions gardées, nous devions afficher des allures de Sainte Famille. J’aurais voulu que ce moment dure une éternité. C’est lui qui a encore ajouté :

– C’est merveilleux de t’avoir mon petit Régis, simplement merveilleux.

A ces mots, je me suis précipité dans ses bras, et à son tour, il m’a serré très fort contre lui. Ses moustaches me chatouillaient un peu l’oreille, mais c’était si peu de choses devant toute la tendresse qu’ils cherchaient, elle comme lui, à me prodiguer. Je crois qu’ils voulaient me signifier que nous serions toujours unis, que je resterais à jamais leur petit Régis. Mon petit frère – ou ma petite sœur – ne pouvait en aucun cas briser une harmonie si intense. Pourtant, quelques semaines plus tard, les choses se sont bel et bien délitées.

Rapidement, elle est devenue nerveuse. Un peu plus chaque jour. Elle s’irritait d’un rien. Il lui arrivait même d’éclater en sanglots sans raison apparente. Quand ça lui prenait, j’essayais de la distraire, je la sollicitais pour jouer avec moi, mais je ne récoltais au mieux qu’un :

– Régis, ce n’est vraiment pas le moment !… »

Lui et ses moustaches n’étaient pas mieux lotis que moi. Ses approches le plus souvent avortaient en des fiascos retentissants. Cherchant sa taille ou ses épaules, ses mains tendues vers Maman n’étreignaient plus que du vent. Et les jours où elle était au zénith de sa sensualité, elle ne lui offrait guère que sa joue pour un chaste baiser.

Aussi, était-ce un peu par dépit que nous jouions tous deux ensemble. Jamais bien longtemps d’ailleurs. A vrai dire, nous étions lui comme moi, passablement déboussolés par les étranges humeurs que traversait sa féminité. Il me regardait avec un air de chien battu, puis finissait par lever les bras de lassitude en émettant un soupir interminable. Visiblement, il n’y avait pas qu’à moi que le petit frère – ou la petite sœur – commençait à courir sur le haricot. Si cette satanée petite graine avait décidé de nous chambouler Maman, elle trouverait bien vite à qui parler, foi de Régis. Je me le jurais solennellement.

C’est un matin où elle se préparait pour se rendre à son bureau que tout a basculé. Moi, je ne lui réclamais pas grand chose. Juste un peu d’attention, un petit câlin. Un tout petit. Je me suis agrippé à l’une de ses jambes.

– Mais qu’est-ce qui te prend, Régis ? Tu vois bien que Maman est pressée !…

Evidemment que j’avais vu qu’elle était pressée. Elle l’était tellement qu’elle hésitait encore entre au moins trois paires de boucles d’oreilles possibles, tandis qu’elle cherchait toujours dans l’armoire l’improbable jupe qui ne lui comprimerait pas la taille à la façon d’un corset. Le petit frère – ou la petite sœur – commençait à prendre ses aises et cela se traduisait par une progressive extension vers l’avant de son abdomen. Sa silhouette s’en trouvait déformée, mais dans le même temps, elle y avait gagné un indéniable surcroît de beauté via ses rondeurs qui s’épanouissaient. J’étais bien contraint d’admettre que l’énervant petit frère – ou l’exécrable petite sœur – la sculptait de l’intérieur avec un talent certain. J’ai formulé ma demande de câlin avec encore plus d’insistance.

– Régis, tu as failli me faire tomber ! … Qu’est-ce que tu fais tout le temps dans mes jambes ? Tu veux que Maman se fâche ou quoi ?

Jamais elle ne m’avait encore parlé comme ça, avec ce ton sans appel. Si d’aventure je faisais une bêtise, elle me courait après, finissait par m’attraper, m’accablait d’un « Mais quel vilain petit Régis ! », et tout s’achevait par un gros bisou sur ma tête. Ses menaces étaient rarement suivies de sanctions plus sévères.

Puisqu’elle le prenait sur ce ton, je me suis dit que finalement, je pourrais bien être tenté de la faire tomber. Réellement. Après tout, c’était elle qui m’en avait soufflé l’idée. Il me suffisait de me glisser mine de rien entre ses jambes, tandis qu’elle descendrait l’escalier – un escalier qu’elle dévalerait bien vite, trop vite – et là, grâce à ce stratagème, il est possible que le fichu petit frère – ou la foutue petite sœur – se rangerait illico dans l’armoire aux mauvais souvenirs. Je l’ai encore regardée s’affairer un instant, j’ai hésité, et puis, j’ai renoncé à mon initiative. Si elle se rompait le cou dans sa chute ? J’aurais l’air malin avec sa mort sur la conscience. Pire, je me retrouverais à jamais privé de ses caresses, des effluves délicats que faisait naître à chacun de ses gestes, le parfum dont elle s’enveloppait. Evidemment, je ne pouvais pour rien au monde, me résoudre à éprouver un tel manque.

Non, il me fallait beaucoup mieux cibler mon action ; mon ennemi n’était aucunement Maman, mais bien – et uniquement – le petit squatter qu’elle hébergeait. Je devais m’armer certes, mais seulement de patience.

La suite (et la fin) de Régis, c’est pour le 13 octobre prochain. En « l’ail-voeu » ! Avec flûte traversière et guitare. Rien que ça ! Mais évidemment, ça se mérite ; pour cela, il vous faut venir jusqu’à Gennes-Val de Loire, à la Librairie le Jour se Livre. A 19h00. Voir l’affiche sur la page d’accueil.

7 commentaires sur « Régis »

  1. C’est très chouette de le relire. Même tronqué de son dénouement.
    Et je regrette de ne pouvoir aller vous écouter vendredi !

  2. Oui, mais ça, c’est cruel, m’sieur Albert …. Car je ne pourrai pas y être, moi, à 19h à Gennes-Val de Loire ! Alors comment je vais faire pour me souvenir de la fin de cette nouvelle, hein ?
    Voilà : ça va me torturer sans fin ni relâche… Merci bien, Albert !

  3. Rhô !!! Rageant Régis, qui nous laisse sur notre faim !
    Et le fait d’avoir déjà eu la fin sous les yeux rend son absence encore plus douloureuse, parce que je me souviens avoir beaucoup aimé cette nouvelle…
    Ben, je reviendrai l’écouter quand tu la postera, ça me permettra de réentendre la tendresse de ta voix ^^

  4. Pour celles et ceux que la fin de cette histoire intéresserait, sachez que cette nouvelle est au programme du prochain concert des Premières Mondiales qui se tiendra au Bar des Citoyens du Monde à Mûrs Erigné, le soir de ce 16 décembre 2017. Sa version intégrale sera évidemment délivrée. Cette information ne concerne naturellement pas que les « lectrices qui piquent ».

  5. J’ai une réclamation à te faire cher Albert : j’ai lu la première partie et me retrouve le bec dans l’eau, si je puis dire.
    Effectivement comment imaginer la suite et la fin ? Que penser de Régis ? Est-il possédé pour avoir des pensées aussi sombres envers sa mère qu’il a d’ailleurs beaucoup de mal à appeler maman ?
    Peut-Être aurai-je la chance que tu me dévoiles la seconde partie lors de nos futures, futures retrouvailles 🙂

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