KELAMAT NAÏF (suite et fin)

Au-dessus de sa tête, l’enseigne lumineuse d’un hôtel à la façade défraîchie clignotait sans grande conviction. Il avait attendu quelques minutes afin de reprendre son souffle, avant d’affronter l’inévitable sourire niais du réceptionniste.

Ce dernier l’avait accueilli par un “ Kalaï Dari ”, formulé comme il se doit en joignant les paumes et en inclinant la tête vers le buste. Ludo avait murmuré les mêmes paroles sans s’appesantir sur le cérémonial, et surtout sans copier le sourire à vendre du dentifrice de son hôte. Il s’était subitement demandé pourquoi les réceptionnistes de Triffouillis-les-Oies à Kara Daïpur se greffaient-ils tous cet identique rictus, évoquant irrésistiblement dans son esprit les résultats d’un clonage à l’échelle de la planète. Il avait dû en rester là de ses interrogations car le portier avait tenu à l’accompagner jusqu’à la chambre dont il lui avait abondamment fait l’article. Et quel interrupteur commandait le plafonnier et quel autre le ventilateur, élément de confort certainement prélevé sur l’épave d’un navire échoué dans la Baie de Kara Daïpur, voire sur celle d’un hélicoptère yankee abattu une guerre plus tôt dans la jungle toute proche… Excédé, Ludo lui avait tendu un billet d’un dollar pour s’en débarrasser. L’autre avait remercié avec une effarante obséquiosité en quittant la pièce.

L’importun reparti, Ludo s’était précipité sur la bouteille thermos laissée à son attention sur la table de chevet. Cette marque d’hospitalité dont faisait preuve la direction de l’hôtel, rachetait au moins partiellement l’insistance du réceptionniste. Ludo avait été surpris de découvrir dans le récipient non pas de l’eau fraîche, mais du thé brûlant. Il s’en était servi deux pleines tasses dans l’espoir de restituer à son arrière-gorge son aspect initial. Celui qu’elle possédait encore avant qu’il ne débarque à Kara Daïpur. Qu’elle retrouve donc les caractéristiques habituelles d’un pharynx d’occidental standard qu’un whisky sans glace parvient à désaltérer !

Avaler le breuvage avait eu pour effet une augmentation spectaculaire de sa sudation. Il avait eu la sensation de perdre toute l’eau de son corps. Par litres entiers lui semblait-il. Le thé avait eu pourtant le mérite de gommer cette soif qui le tenaillait depuis l’aéroport.

Ludo avait mis en route le ventilateur qui, tout d’abord hésitant, ensuite avec application, s’était chargé de brasser la purée tiède qui constituait l’air de la chambre. Il s’était alors jeté sur le lit bien trop mou, et avait regardé les pales tourner. Il avait joué avec le variateur pour les faire s’activer plus énergiquement et puis, devant les inquiétantes embardées qu’avait décrites le ventilateur, il avait tout arrêté. Presque aussitôt, la chaleur était devenue insupportable. Ludo s’était réfugié sous la douche qu’il avait fait couler interminablement. Son épiderme réhydraté, il avait déambulé nu dans sa chambre pour s’apercevoir qu’il était autant en sueur qu’avant ses ablutions.

Il avait revêtu une chemise et un pantalon propres, enfilé ses chaussures, et était descendu dans la rue. Là, il avait obliqué vers la mer, pensant non sans raison, qu’une vraisemblable fraîcheur l’attendrait sur la plage. Elle était déserte ; soit les mendiants snobaient l’endroit, soit ces pauvres bougres dormaient ailleurs.

Le vent jouait un peu avec le feuillage des cocotiers, et les vagues, en une inépuisable succession, mouraient sur la grève en un clapotis ténu. Ses godasses à la main, il avait durant deux bons kilomètres, marché dans l’écume qui s’en venait baver sa blancheur sur le sable humide. Puis il s’était adossé au tronc d’un cocotier, et avait fumé une cigarette en contemplant la Mer de Chine engloutir un soleil rubicond. Une nuit d’encre s’était alors installée en quelques minutes, tandis qu’il prononçait pour le sable qu’il laissait couler de son poing :

– Vingt-quatre décembre, nuit de Noël. ”

Epuisé, il s’était endormi. Néanmoins, sa première nuit équatoriale avait rapidement été troublée par des bruits de pétards qui l’avaient tiré de son sommeil. Ludo avait consulté sa montre pour constater qu’il avait oublié de la mettre à l’heure locale. Il s’était étonné de ce bref raffut qui n’avait pas duré plus de dix minutes. Il était étrange d’imaginer les Kri Moriens fêter la naissance d’un Christ dont ils avaient généreusement massacré les émissaires quelques trois siècles auparavant. Ludo s’était à nouveau allongé sur le sable, et rendormi aussitôt. La pétarade avait repris une heure plus tard dans un autre quartier de la ville, puis s’était tue définitivement en moins d’un quart d’heure.

Le soleil était réapparu dans un silence étrangement pesant. Nulle trace d’activité alentour ; la capitale semblait sous anesthésie. Au moins, Kara Daïpur se distinguait-elle par sa quiétude des autres mégapoles du Sud-Est Asiatique. Peut-être ses habitants se préparaient-ils à une nouvelle journée de torpeur équatoriale ? Il avait ébouriffé ses cheveux afin d’en faire chuter le plus gros du sable qui s’y était logé, puis s’était dirigé vers son hôtel pour mettre un terme à des borborygmes naissants.

En ville, on se serait cru un jour de parade tant les rues se trouvaient encombrées d’uniformes. Ce déploiement guerrier l’avait intrigué – il s’était soudain souvenu de la date de la fête nationale : le vingt-trois janvier – et afin d’éclairer sa lanterne, il s’était approché d’un trio de conscrits postés à un carrefour.

Il n’avait pas eu le loisir d’arriver jusqu’à eux ; ils étaient venus à sa rencontre, Rois Mages du bout du monde vêtus de kaki. Le plus petit des trois l’avait assailli de questions en version originale, et avait paru bougrement intéressé par le sable qui saupoudrait encore ses vêtements. Ludo avait esquissé un superbe sourire d’incompréhension qui n’avait nullement satisfait le soldat. Les deux autres avaient attendu en silence des instructions qui tardaient à tomber. Ils avaient pris soin néanmoins d’entourer Ludo qui déjà, avait remis son passeport à leur chef. Celui-ci l’avait longuement épluché, jetant au français une série de regards soupçonneux comme seuls les militaires analphabètes savent en produire.

Ensuite, tout s’était accéléré : Le gradé avait hoché la tête en glissant le passeport dans la poche de son treillis, les deux autres avaient saisi chacun Ludo par un bras. Lui, qui décidément ne comprenait plus rien aux coutumes kri moriennes, s’était débattu envoyant valser ses anges gardiens. Leur chef campé fièrement dans son pantalon kaki avait aboyé quelque chose d’incompréhensible, tout en laissant le soin à son pistolet-mitrailleur de traduire.

La rafale avait transpercé Ludo en le plaquant contre le mur d’une maison coquette. Il avait juste eu le temps de remarquer que cinq cratères écarlates étaient nés sur son abdomen, et que son dos glissait inexorablement le long de ce mur. C’est vrai, il avait noté aussi le sourire satisfait du troufion face à son carton.

Et puis, la bouche ouverte pour capter sa dernière bouffée d’oxygène, il avait enfin compris. Il avait compris qu’il mourait pour une cause qui lui échappait totalement. Comme sa vie. Les pétarades de la veille n’avaient rien de commun avec des réjouissances ; elles incarnaient les symptômes d’un mal qui porte un nom éloquent : Un putsch. 

Bien sûr, s’il était resté la nuit dernière sagement planté devant le téléviseur de l’hôtel, il aurait appris de la mine contrite d’un journaliste en uniforme, que les vaillantes forces armées avaient pris le pouvoir, balayant ainsi un éphémère régime de civils corrompus. Fin du communiqué. Mais cette légère erreur d’appréciation n’avait plus réellement d’importance ; car son corps désormais inerte baignant dans la mare de son sang, n’était en définitive que l’illustration d’une regrettable bavure, dont on s’excuserait peut-être auprès de l’Ambassade de France. Une fois de plus, son indécrottable naïveté lui avait joué un tour pendable. Il pouvait se consoler ; c’était le dernier.

Les bottes des trois héros étaient reparties vers le carrefour stratégique, laissant le champ libre à une nuée de mouches qui bourdonnaient déjà autour de leurs exploits. On était le vingt-cinq décembre, et comme chaque jour, l’insupportable chaleur équatoriale allait à nouveau étendre sa chape poisseuse sur Kara Daïpur.

Et puis, si vous voulez vous faire une idée de la version audio de cette histoire qui ferait le bonheur du gérant d’une agence de voyages, rien de plus facile. C’est juste par ici que ça se passe :

4 commentaires sur « KELAMAT NAÏF (suite et fin) »

  1. Comme quoi, on peut se relever de tas de coups, mais pas d’un coup d’état. Triste fin, pour ce pauvre occis-dental qui s’en mordrait les dents, si son corps lui répondait encore ^^

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