A-coup fan (acte 3)

A lire bien sûr, mais pourquoi pas à écouter, aussi…

Ah Michel, s’il y avait une chronique qu’il ne me fallait pas rater, c’était bien celle d’aujourd’hui. Tout simplement parce que dans 48 heures, ce sera la nuit la plus féérique de l’année ! Celle que l’on attend avec plus d’impatience encore que la sortie de la toute nouvelle version 153.12 du smartphone de chez Mac Machin ou que le décès ferme et définitif de Vladimir Poutine. Oui, bon, j’ai tout de même le droit d’avoir, Michel, ma propre perception de ce qui peut s’incarner en un moment de bonheur. Je pense d’ailleurs que je partage cette vision du bonheur avec un pourcentage élevé de ressortissants ukrainiens, syriens, géorgiens, (j’en oublie certainement). Je ne parle évidemment pas de la version 153.12 du smartphone…

Bref, dans deux jours, c’est Noël ! Et déjà, les rennes du vieux bonhomme qui concurrence Amazon ont placé leurs sabots dans les starting-blocks. Ils ont d’ailleurs commencé à entonner leur chant de travailleurs qui n’hésitent pas à bosser les jours fériés pour un salaire dérisoire. Et elles chantent, ces bestioles, elles chantent :

– Les sabots des rennes étaient tout crottés…

Oui, Michel, je sais que l’un des rennes est fan de Tonton Georges. Allez, avoue que tu pensais que ces pauvres bêtes ne juraient que par Tino Rossi. Pourquoi ces quadrupèdes auraient-ils des goûts aussi discutables – pour faire court « de vrais goûts de chiottes » – en matière de chanson française ? Et j’ai même entendu dire que tout le troupeau s’était abonné au pot de caste de « Kess que voum chantez là ? » ! Alors, tu vois, les idées reçues…

Tout ceci pour te dire que dans juste deux dodos, j’aurai passé un cap. Un peu comme quand tu franchis un col, tu vois ? La montée est rude, mais après, ça redescend pépère. Moi, avec Noël, c’est similaire. Le paroxysme sera atteint dans 48 heures, et ensuite, je pourrai souffler. Car l’auras-tu deviné mon bon Michel, cette overdose de foie gras, cette avalanche de ritournelles sirupeuses où l’on chante les frimas alors qu’on pourrait se balader en bermuda, cette notion de fiesta obligatoire, cette recherche forcenée du cadeau original s’apparentant à la quête du Graal, tout ça me sort par les yeux ! Et depuis la nuit des temps, du moins, ma nuit des temps à moi. En gros, ça m’épuise avant même que ça n’ait vraiment démarré.

Et toutes ces loupiotes partout ! J’ai parfois l’impression que certains de mes concitoyens abritent secrètement une centrale nucléaire dans leur jardin. Sinon, je ne vois pas avec quoi ils font turbiner toute cette armada clignotante. Rassure-moi, Michel, ils ne font quand même pas pédaler leurs mouflets dans la cave, H24, pour limiter les frais, et se donner une bonne conscience « développement durable » ?…

Puisque j’évoque le développement durable (Non Michel, je ne parle pas des lapins qui prennent du poids sur les côtés !), il faut mettre en exergue que Noël est indissociable de l’art de la récup’. Cela remonte à loin, en 354 très exactement. Quand le Pape Libérius a cette trouvaille marketing de ouf, à rendre jaloux tous les majors de promotion de HEC. Car l’Eglise, toujours prompte à récupérer ce qui peut faire le buzz pour sa chapelle, décide, grâce à Libérius donc, d’associer la naissance du Petit Jésus au très païen solstice d’hiver. En effet, fin décembre, les jours cessent de décliner en durée (on reprend là, la métaphore du col évoquée tout à l’heure) et deviennent annonciateurs de renouveau et d’espoir. Et ça tombe bien, parce que l’Eglise a précisément ça en magasin, du renouveau et de l’espoir. L’article s’appelle le Petit Jésus. Le tour de passe-passe est admirable et permet d’ancrer le christianisme dans « l’imaginaire populaire », jusqu’ici encore très réceptif aux signes envoyées par Mère Nature. Alors, finalement, est-ce si consternant de voir, de nos jours, une fête religieuse se métamorphoser en kermesse de la carte bancaire à débit différé ? N’est-ce pas tout simplement la réponse du berger à la bergère, ou quelque chose du genre ?…

Quelle que soit les niaiseries nouvelles qui me sont suggérées chaque année – déguisez-vous en santon de Provence et gagnez une nuit à Bethléem, en garde à vue dans un check point israélien – Noël me gonfle. Pourtant, je crois avoir essayé tous les trucs  – sauf peut-être l’hibernation ! – pour fuir cette malédiction du 24 décembre. Mais rien n’y fait. Et je suis parvenu à cette conclusion :

Noël, décidément, il n’y a pas moyen d’y échapper. Noël, en gros, c’est comme la mort, mais en plus répétitif !

Heureusement, je ne suis pas tout seul à détester cette période de l’année. Bizarrement, plus je confie mon exaspération alentour, plus je rencontre de gens m’annonçant qu’ils partagent mon ressentiment. Toute cette liesse à la noix ne serait-elle donc que factice, mon bon Michel ? Et j’avoue que je suis même sacrément content d’avoir découvert que l’ami Eric Frasiak et moi étions sur la même longueur d’ondes. Depuis que je suis le parcours musical d’Eric Frasiak, j’ai évidemment noté que lui et moi étions en phase sur bien des points. Eric pour moi, c’est un peu le Ken Loach de la chanson française. Alors que le vieux Ken saisit sa caméra pour raconter les histoires de gens broyés par une société qui ne leur fait pas de cadeau, et encore moins à Noël, Eric, quant à lui, habille de ses mélodies les belles paroles qu’il distille pour raconter, avec tendresse, la vie de celles et ceux qui n’existent que sous forme de statistiques officielles.

Là, avec « C’est beau Noël », le ton est évidemment bien plus léger que d’ordinaire. Quoique… Il y a aussi du drame sous-jacent, comme par exemple ici :

Il est tout triste, Monsieur Dindon

De voir sa femme, farcie aux marrons.

Oui, Michel, Le gars Frasiak ne respecte rien. Et surtout pas les traditions séculaires en matière de cuisine bourgeoise. La surconsommation frénétique, et les absurdités qui en découlent, n’échappent pas non plus à son œil exercé de sociologue musicien :

Dix réveillons dans notre pays

– Nourriraient toute la Somalie

Eric a toutefois une affective pensée pour le Petit Jésus :

Même le P’tit jésus dans sa crèche

Lui, qu’est plutôt né dans la dèche

Se dit qu’des ânes et puis des bœufs

Il en a fait beaucoup, l’Bon Dieu

Et j’ajouterais, de mon côté, que le Petit Jésus une fois devenu grand, avait viré à grands coups de sandales, les marchands du Temple. Je ne sais pas ce qu’il ferait aujourd’hui à voir tout cet étalage d’opulence promis au remplissage de nos poubelles ?

Mais il est temps d’écouter l’ami Eric… Et le reste de l’émission, d’ailleurs, car elle lui était intégralement consacrée.

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